5

 

 

Je marchais comme une somnambule. Encore une chance que je connaisse Chez Merlotte comme ma poche, sinon j’aurais joué aux autos tamponneuses avec toutes les tables du bar. En prenant la commande de Shela Pumphrey, je bâillais à m’en décrocher la mâchoire. Shela, comme je l’ai déjà dit, m’énervait prodigieusement. Elle sortait avec Personne, mon ex, et même si je ne le voyais plus, elle ne risquait pas de faire partie de mes clients favoris.

— On manque de sommeil, mademoiselle Stackhouse ? a-t-elle fait, cassante.

— Oh, pardon ! Je suis allée au mariage de mon frère, hier. Quelle sauce sur cette salade, déjà ?

— Ranch.

Elle me dévisageait avec ses grands yeux noirs. C’était quoi, son problème ? Elle voulait ma photo ? Elle brûlait de tout savoir sur le mariage de Jason, mais elle ne se serait pas abaissée à m’interroger. C’eût été reculer devant l’ennemie. Pauvre fille !

Mais, à bien y réfléchir, qu’est-ce que Shela faisait là ? Elle n’était encore jamais venue sans Bill. Et puis, elle habitait Clarice. Non que ce soit si loin – une vingtaine de minutes, en voiture –, mais qu’est-ce qu’un agent immobilier de Clarice venait... Oh ! Elle devait avoir une maison à vendre dans le coin, voilà tout. « Eh bien, je carbure vraiment au ralenti, aujourd’hui ! » ai-je constaté, pas plus affectée que ça par l’ampleur des dégâts.

— OK. Ça arrive tout de suite.

Je me tournais déjà vers les cuisines quand elle m’a retenue par le bras.

— Écoutez, je vais être franche avec vous.

Oh, oh ! D’après mon expérience, ça voulait dire : « Je ne vais pas vous rater. »

J’ai pivoté sur mes talons, en m’efforçant de ne rien montrer de mon exaspération. Ce n’était vraiment pas le jour. J’avais des soucis par-dessus la tête. Amélia, entre autres. Elle n’était pas rentrée de la nuit, et quand j’étais montée voir ce que devenait Bob, j’avais découvert qu’il avait vomi sur le lit de sa maîtresse. Or, le lit en question était recouvert par la courtepointe de mon arrière-grand-mère. J’avais donc dû me coltiner la corvée de nettoyage et j’avais mis le dessus-de-lit à tremper. Sans parler du départ matinal de Quinn, qui ne m’avait pas réjouie outre mesure. Et puis, j’étais toujours préoccupée par le mariage de Jason. Une vraie bombe à retardement, si vous voulez mon avis.

J’aurais encore pu rallonger la liste (jusqu’au robinet qui gouttait dans la cuisine), mais je pense que vous avez saisi l’idée générale.

— Je ne suis pas là pour papoter avec vous, Shela : je travaille.

Aucun effet.

— Je sais que vous partez en voyage avec Bill, m’a-t-elle lancé, hargneuse, à présent. Vous essayez de me le reprendre. Depuis combien de temps préparez-vous votre coup, petite garce ?

Je devais ouvrir la bouche comme un four : je ne l’avais vraiment pas vue venir, celle-là. Quand j’étais fatiguée, ma télépathie faiblissait, de même que mon temps de réaction et mes capacités de réflexion. Et puis, évidemment, au boulot, j’activais mes barrières mentales. J’avais donc été complètement prise au dépourvu. Mon sang n’a fait qu’un tour. Je l’aurais giflée si une poigne de fer n’avait retenu ma main : Sam était derrière moi. Je ne l’avais même pas entendu arriver. Décidément, j’étais en dessous de tout !

— Vous allez devoir déjeuner ailleurs, mademoiselle Pumphrey, lui a-t-il dit posément.

Évidemment, tout le monde nous regardait. Je percevais tous ces esprits en alerte. Ils ne perdaient pas une miette de la scène, engrangeant les moindres détails : de quoi alimenter les potins locaux pour la semaine. J’ai senti le rouge me monter aux joues.

— J’ai parfaitement le droit de déjeuner ici, si je le veux, a répliqué Shela en élevant la voix avec arrogance.

Erreur monumentale. En une seconde, tous les spectateurs avaient pris mon parti. J’ai eu l’impression qu’une énorme vague de sympathie me submergeait. J’ai pris un air de chien battu – je n’ai pas eu à me forcer beaucoup. Sam a passé un bras autour de mes épaules et a jeté à Shela un regard où se lisait la plus profonde déception. Il semblait écœuré par son attitude.

— Et moi, j’ai le droit de vous dire de partir, lui a-t-il rétorqué. Je ne peux pas vous laisser insulter mon personnel.

Shela ne risquait pas d’insulter Arlène, Holly ou Danielle. C’était à peine si elle avait remarqué leur existence : Shela n’était pas le genre de femme à s’intéresser à une simple serveuse. Elle n’avait toujours pas réussi à digérer le fait que Bill m’ait fréquentée avant de la rencontrer, d’ailleurs («fréquenter » étant un euphémisme poli pour « avoir des relations sexuelles satisfaisantes et répétées avec », pour Shela). Ça lui était resté en travers de la gorge.

Elle a jeté sa serviette d’un geste rageur et s’est levée si brusquement que, sans l’intervention de Dawson – un loup-garou solide comme un roc qui tenait un atelier de réparation de motos –, elle aurait renversé sa chaise. Elle a attrapé son sac sur la table et est sortie quasiment au pas de l’oie, évitant de justesse mon amie Nikkie, qui arrivait au même moment – spectacle qui a semblé amuser Dawson au plus haut point.

— Tout ça pour un vamp, a-t-il soupiré. Ça doit drôlement leur faire d’l’effet, la viande froide, à ces p’tites dames, pour qu’elles se mettent dans un état pareil !

— Quel état ? ai-je répliqué en me redressant, tout sourire, pour bien montrer à Sam que ça ne m’avait pas affectée plus que ça.

Je doute qu’il s’y soit laissé prendre – il me connaît trop bien pour ça –, mais il a parfaitement compris où je voulais en venir et il est retourné derrière son comptoir comme si de rien n’était. Tandis que le brouhaha des conversations provoquées par cette scène croustillante s’élevait dans la salle, je me suis dirigée vers la table où Nikkie s’installait, JB du Rone pendu à ses basques.

— Hé ! Tu es beau comme un astre, JB ! me suis-je joyeusement exclamée, en leur tendant un menu à chacun.

Mes mains tremblaient, mais je ne crois pas qu’ils s’en soient rendu compte. JB m’a souri et m’a remerciée de sa voix de baryton. JB est beau, tout simplement beau. Mais franchement limité. Cela dit, ça lui donne un certain charme. Celui de la simplicité, justement. On avait veillé sur lui à l’école, Nikkie et moi, parce que, une fois remarquée par les autres garçons, nettement moins charmants que lui, cette charmante simplicité avait valu à JB quelques déboires. Il avait passé plus d’un sale quart d’heure, surtout au collège. Comme Nikkie et moi n’étions pas mieux logées, question cote de popularité, on avait toujours essayé de le protéger du mieux possible. En échange, JB avait bien voulu me servir de cavalier à une ou deux fêtes auxquelles je tenais absolument à aller, et sa famille avait hébergé Nikkie une ou deux fois, quand je ne pouvais pas.

Nikkie avait couché avec JB en cours de route. Moi pas. Mais ça n’avait rien changé à nos relations.

— J’ai aidé JB à décrocher un nouveau job, m’a fièrement annoncé Nikkie, rayonnante.

Ah ! C’était donc pour ça qu’elle était venue. Notre amitié battait un peu de l’aile, ces derniers mois. Mais elle savait que je serais la première à partager sa satisfaction d’avoir fait une bonne action pour JB.

C’étaient de super nouvelles. Et un excellent moyen de ne plus penser à Shela Pumphrey et à ces tonnes de colère et de rancœur qui l’habitaient.

— Où ça ? ai-je demandé à JB, qui examinait le menu comme s’il ne l’avait encore jamais vu.

— Au club de gym de Clarice, m’a-t-il répondu en levant les yeux vers moi, radieux. Deux jours par semaine, je suis assis derrière le bureau et je porte ça.

Il désignait du doigt le polo à rayures marron et prune qui lui moulait le torse et son pantalon au pli impeccable.

— Je m’occupe de pointer les membres et de préparer des boissons super vitaminées. Je nettoie le matériel, aussi, et je fournis les serviettes de toilette. Le reste de la semaine, je suis en tenue de gym et j’aide toutes ces dames à soulever de la fonte dans la salle de muscu.

— Ça a l’air génial, ai-je commenté, frappée par la parfaite adéquation dudit job avec les qualifications limitées de JB.

JB était un véritable poster : musculature irréprochable, belle gueule, sourire Ultra brite... Une pub ambulante pour la culture physique. Sans compter qu’il était doté d’un heureux caractère et très soigneux de nature.

Nikkie me regardait, attendant les félicitations du jury. Je l’ai dûment applaudie.

— Tu as fait du beau boulot. Tope là pour ta peine !

Et on s’est tapé dans la main.

— Maintenant, Sookie, a dit JB, il ne manque plus qu’une chose à mon bonheur : que tu m’appelles un soir.

Personne ne pouvait émettre un désir pur et dur comme JB.

— Merci beaucoup, JB, mais j’ai quelqu’un, en ce moment.

Je n’avais pas cru bon de baisser le ton. Après la scène provoquée par Shela Pumphrey, je me croyais autorisée à me faire mousser un peu.

Nikkie a haussé les sourcils.

— Oh, oh ! Le fameux Quinn ?

J’avais dû lui en parler, une fois ou deux. J’ai hoché la tête, et on s’est tapé dans la main de nouveau.

— Il est en ville ? m’a-t-elle demandé à mi-voix.

Je lui ai répondu avec la même discrétion :

— Il est parti ce matin.

— Je veux un cheeseburger mexicain, a claironné JB.

— Eh bien, c’est ce que je vais t’apporter, lui ai-je assuré.

Et, après avoir pris la commande de Nikkie, je me suis dirigée vers les cuisines. Non seulement j’étais ravie pour JB, mais j’étais contente d’avoir retrouvé un peu de mon ancienne complicité avec Nikkie. Moi qui avais besoin qu’on me remonte le moral, je pouvais les remercier, elle et JB : ils venaient justement de me donner le petit coup de pouce qu’il me fallait.

Quand je suis rentrée à la maison, un sac de courses pendu à chaque bras, ma cuisine étincelait comme un sou neuf : Amélia était rentrée. Quand l’ennui ou le stress menaçait, Amélia briquait – un vrai don du Ciel, chez une colocataire, surtout quand on n’a pas l’habitude d’en avoir une. Moi aussi, j’aime bien avoir une maison propre, et il m’arrive d’être prise de crises de ménage, mais comparée à Amélia, je me faisais l’effet d’une souillon.

J’ai jeté un regard appuyé à mes vitres immaculées.

— On se sent coupable ? lui ai-je lancé.

Assise à la table de la cuisine, une grande tasse d’infusion fumante devant elle – une de ses décoctions bizarres qu’elle prenait pratiquement noires –, Amélia s’est brusquement voûtée, comme si toute la misère du monde lui tombait sur les épaules.

— Ouais, a-t-elle grommelé, maussade. J’ai vu que le dessus-de-lit était sale. J’ai frotté la tache. Il est étendu dehors.

Comme je l’avais vu en arrivant, je me suis contentée d’opiner du bonnet.

— Bob s’est vengé ?

— Ouais.

J’ai failli lui demander avec qui elle avait passé la nuit, puis je me suis dit que ça ne me regardait pas. De toute façon, Amélia était une émettrice hors pair, et trois secondes plus tard, je savais qu’elle avait couché avec le cousin de Calvin, Derrick, que, sexuellement parlant, ça n’avait pas vraiment été top, que les draps de Derrick étaient franchement sales et que ça l’avait rendue folle. Sans compter que, quand il s’était réveillé, Derrick l’avait informée que, dans sa vision des choses, une nuit passée ensemble faisait d’eux un couple. Elle avait eu toutes les peines du monde à le convaincre de la raccompagner. Il voulait à tout prix la garder à Hotshot.

J’ai rigolé doucement.

— Tu as flippé, hein ? ai-je dit en mettant la viande que j’avais achetée au congélateur.

Elle a hoché la tête, avant d’avaler en frissonnant une gorgée de son mystérieux breuvage, un remède anti-gueule de bois maison qu’elle expérimentait pour la première fois.

— Ouais. Ils sont un peu bizarres, ces types de Hotshot.

— Certains, oui.

Amélia s’était vite habituée à ma télépathie. Je n’avais encore jamais rencontré personne qui s’y soit aussi bien adapté. De toute façon, étant franche et extravertie de nature – beaucoup trop, parfois –, elle devait estimer qu’elle n’avait rien à cacher.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ? lui ai-je demandé, en m’asseyant en face d’elle.

— Eh bien, ce n’est pas comme si je sortais avec Bob depuis des lustres, tu vois, m’a-t-elle répondu, allant droit au but, sans s’embarrasser de préambules – elle savait que je suivrais. On a passé une seule nuit ensemble et, crois-moi, ça a été génial. J’étais vraiment accro. C’est pour ça qu’on a commencé à... euh... à varier les plaisirs...

J’ai essayé de me montrer compréhensive. Mais, dans mon esprit, «varier les plaisirs », c’était... eh bien, disons, découvrir une nouvelle zone érogène ou essayer une position qui vous file des crampes épouvantables. Ça ne vous amenait pas à changer votre partenaire en chat – ou en n’importe quoi d’autre, d’ailleurs. Je n’avais encore jamais eu le cran de demander à Amélia à quoi Bob et elle avaient voulu jouer exactement. C’était une des rares informations qu’elle n’émettait pas à des kilomètres à la ronde.

— Il faut croire que tu as un faible pour les félins, ai-je conclu, suivant le fil de mes pensées. Enfin, Bob est un chat, je veux dire, et de tous les mecs qui auraient adoré passer la nuit avec toi, il a fallu que tu choisisses Derrick, qui est une panthère-garou.

— Ah, bon ? s’est étonnée Amélia. Parce qu’il y en avait d’autres à qui je plaisais ?

Si, en tant que sorcière, Amélia avait une nette tendance à se surestimer, en tant que femme, c’était plutôt le contraire.

— Un ou deux, oui, ai-je précisé en réprimant un fou rire.

C’est à ce moment-là que Bob est venu s’entortiller autour de mes jambes en ronronnant. Comme, en revanche, il évitait soigneusement Amélia, la manœuvre ne pouvait être plus éloquente.

Amélia a poussé un gros soupir.

— Écoute, Bob, il faut me pardonner, a-t-elle plaidé. Je me suis laissé entraîner. Le mariage, quelques bières, le bal au clair de lune, un cavalier exotique... Je suis désolée. Vraiment, sincèrement désolée. Et si je te promettais de rester chaste jusqu’à ce que j’aie trouvé le moyen de rompre le sort que je t’ai jeté ?

Quiconque pouvait lire dans les pensées d’Amélia un jour ou deux savait que, pour elle, c’était un énorme sacrifice. Amélia était une fille saine et une femme plutôt directe. Sans compter qu’elle n’était pas sectaire...

— Enfin... euh... a-t-elle corrigé, après coup. Et si je promettais de ne plus sortir avec aucun homme, plutôt ?

Bob s’est assis et a enroulé sa queue autour de ses pattes. Tel qu’il était là, levant vers Amélia ses grands yeux lumineux, il était franchement adorable. Il a eu l’air de réfléchir à la question et a fini par émettre une sorte de « mrroww » guttural qui a illuminé le visage d’Amélia.

— Tu prends ça pour un « oui » ? me suis-je étonnée, incrédule. Dans ce cas, je dois te rappeler que je ne sors qu’avec des garçons, OK ? Alors, ne t’avise pas d’avoir des vues sur moi.

— Oh, ça ne risque pas !

Est-ce que j’ai déjà mentionné le manque de tact de ma colocataire préférée ?

— Et pourquoi donc ? ai-je rétorqué, vexée.

— Je n’ai pas choisi Bob par hasard, m’a-t-elle expliqué, en s’efforçant d’avoir l’air embarrassée – pas évident, pour elle. Mes partenaires, je les aime bruns et plutôt secs.

— Bon. Je vais devoir me faire une raison, ai-je répondu en feignant la plus cruelle déception.

Elle m’a lancé à la tête une boule à thé, que j’ai rattrapée au vol.

— Waouh ! Sacrés réflexes ! s’est-elle extasiée, stupéfaite.

J’ai haussé les épaules. Ça faisait des lustres que je n’avais pas pris de sang de vampire, mais mon organisme devait en avoir conservé le souvenir : j’avais toujours eu une santé de fer, mais maintenant, je ne savais même plus ce qu’était une migraine. Et j’étais plus rapide que la plupart des gens. Je n’étais pas la seule à bénéficier de ces effets secondaires, d’ailleurs. Désormais notoires, ils avaient fait passer les vampires du statut de prédateurs à celui de proies. Recueillir ce sang aux vertus singulières et le vendre au marché noir était à présent une activité très lucrative – et extrêmement périlleuse. Ce matin encore, j’avais entendu à la radio qu’un saigneur en liberté conditionnelle avait disparu de son appartement. La patience des vampires est infinie, et leur temps éternel : il vaut mieux ne pas se les mettre à dos.

— C’est peut-être à cause du sang de fée ? s’est interrogée à haute voix Amélia, en me considérant d’un air songeur.

De nouveau, j’ai haussé les épaules, plutôt agacée, cette fois. J’avais récemment appris qu’une fée avait dû batifoler avec l’un de mes ancêtres, et ça ne me réjouissait pas plus que ça. J’ignorais de quel côté me venait ce charmant héritage et, à plus forte raison, à qui je le devais. Tout ce que je savais, c’était qu’à un moment quelconque, dans un passé plus ou moins lointain, un membre de ma famille avait eu des accointances plutôt intimes avec une fée. J’avais passé des heures à étudier les arbres généalogiques jaunissants et l’histoire familiale que ma grand-mère s’était donné tant de mal à reconstituer, mais je n’avais pas trouvé le moindre indice.

C’est à cet instant précis que Claudine a frappé à ma porte, à croire que je l’avais invoquée par transmission de pensée. Oh, elle n’avait pas joué les fées Clochette, agitant ses ailes diaphanes pour venir jusqu’à moi : elle avait pris sa voiture. Non qu’une fée pur jus comme elle n’ait pas d’autres moyens de se déplacer dans l’espace, mais elle ne les employait qu’en cas d’extrême urgence. Grande brune aux yeux noirs, elle cachait, sous ses longs cheveux qui cascadaient jusqu’aux fesses, des oreilles pointues d’elfe de légende. Contrairement à son frère jumeau Claude, elle n’avait pas eu recours à la chirurgie esthétique pour les faire arrondir.

Claudine m’a serrée dans ses bras avec chaleur, mais n’a adressé qu’un vague signe de main à ma colocataire. Amélia et elle n’étaient pas très copines. Amélia avait acquis ses caractéristiques magiques, alors que, chez Claudine, elles étaient innées. D’où leur méfiance réciproque.

En temps ordinaire, Claudine est la personne la plus enjouée que je connaisse. Adorable, généreuse, elle est toujours prête à rendre service. D’une part parce que c’est dans sa nature, et d’autre part parce qu’elle essaie de gravir les échelons pour devenir un ange. Mais, ce soir-là, son visage semblait singulièrement grave. Oh, non ! Je voulais aller me coucher, je voulais pleurer le départ de Quinn en paix et je voulais me remettre de la crise de nerfs que j’avais failli piquer Chez Merlotte. Alors, par pitié, pas de mauvaises nouvelles ! Je n’avais vraiment pas besoin de ça.

Claudine s’est assise en face de moi et m’a pris les mains. Elle n’a daigné accorder un regard à ma colocataire que pour lui balancer :

— Va voir ailleurs, la sorcière !

Ça m’a sciée.

— Pff ! L’autre chienne avec ses oreilles de chat, a marmonné Amélia en se levant, sa tasse à la main.

— Parlons-en ! lui a rétorqué Claudine. Espèce de mante religieuse !

— Il n’est pas mort ! a protesté Amélia. Il est juste... différent.

— Humpf !

Je n’aurais pas pu mieux dire. De toute façon, j’étais trop fatiguée pour faire la morale à Claudine et lui reprocher son impolitesse sans précédent. En outre, elle me serrait les mains un peu trop fort pour ma tranquillité d’esprit.

— Alors ? lui ai-je demandé.

Amélia est sortie de la cuisine en tapant des pieds. Je l’ai entendue marteler les marches jusqu’au grenier.

— Pas de vampire dans les environs ?

Claudine avait parlé d’une voix anxieuse. Et pour cause. Vous voyez ce que ressent un accro aux sucreries devant une coupe de glace remplie à ras bord, avec supplément chocolat-chantilly ? Eh bien, c’est ce qu’éprouvent les vampires en présence d’une fée.

— Non. En dehors d’Amélia, de Bob et de moi, la maison est vide.

Je n’allais pas dénier à Bob son statut de personne à part entière, même si, parfois, j’avais du mal à m’en souvenir. Surtout quand il fallait changer sa litière.

— Tu vas à ce sommet ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Bonne question.

— Parce que la reine me paie pour ça.

— Tu as tellement besoin de cet argent ?

J’ai d’abord été tentée de ne pas la prendre au sérieux. Puis j’ai réfléchi. Claudine avait fait beaucoup pour moi. La moindre des choses, c’était que je prête un minimum d’attention à ce qu’elle avait à me dire.

— Je pourrais faire sans.

Après tout, il me restait encore un peu de ce qu’Eric m’avait versé pour l’avoir caché chez moi, quand il avait une bande de sorciers à ses trousses. Mais une bonne partie avait déjà disparu – c’est fou ce que l’argent file entre les doigts. L’assurance n’avait pas couvert tous les dommages occasionnés par l’incendie qui avait détruit ma cuisine, l’hiver précédent, j’avais modernisé mes appareils ménagers et j’avais aussi fait un don important aux pompiers volontaires – ils étaient venus si vite et ils s’étaient tellement battus pour sauver ma cuisine et feu ma voiture (au sens propre). Et puis, Jason avait eu besoin d’un petit coup de pouce pour payer le toubib, quand Crystal avait fait sa fausse couche.

Depuis, il me manquait cette marge de sécurité, celle qui fait toute la différence entre être solvable et être fauché. Je voulais la regonfler, la bétonner. J’avais toujours mené ma barque tant bien que mal, financièrement parlant, et je voulais avoir de quoi me renflouer, au cas où.

— Je pourrais faire sans, ai-je répété d’une voix plus assurée. Mais je préfère faire avec.

Claudine a soupiré. Elle avait l’air atterrée.

— Je ne peux pas t’accompagner. Tu sais comment sont les vampires avec nous. Je ne pourrai même pas y faire un saut.

— Je comprends, lui ai-je répondu, un peu surprise tout de même.

Je n’aurais jamais seulement rêvé qu’elle vienne avec moi.

— Et je crois qu’il va y avoir des problèmes là-bas, a-t-elle ajouté.

— Quel genre de problèmes ?

La dernière fois que j’avais assisté à une soirée mondaine version vampire, il y avait assurément eu des problèmes. De gros problèmes. De monstrueux problèmes. De sales problèmes. Très sales et très sanglants.

— Je ne sais pas. Mais je le sens, et je pense que tu devrais rester chez toi. Claude est du même avis.

Claude se fichait royalement de ce qui pouvait m’arriver, mais Claudine était trop généreuse pour ne pas inclure son jumeau dans son universelle bonté. Si vous voulez mon avis, le seul intérêt que présentait Claude, en ce bas monde, c’était son aspect décoratif. C’était un fieffé égoïste, un rustre, un mufle et... la beauté faite homme.

— Je suis navrée, Claudine, et tu me manqueras quand je serai à Rhodes. Mais je me suis engagée à y aller.

— Tu vas faire partie de la cour d’une reine vampire, a-t-elle ajouté d’un air sombre. Autant dire que tu seras définitivement cataloguée comme l’une des leurs. Plus jamais tu ne seras considérée comme une simple sympathisante. Trop de créatures sauront, après cela, qui tu es et où te trouver.

Ce n’était pas tant ce qu’elle disait que le ton sur lequel elle le disait qui me filait la chair de poule. Elle avait raison, aussi n’ai-je rien répliqué – quoique, d’après moi, je sois déjà trop impliquée dans le monde des vampires pour pouvoir faire marche arrière.

Assise là, dans ma cuisine, avec le soleil tardif qui dardait ses derniers rayons par la fenêtre, j’ai alors eu une illumination. Amélia s’était faite discrète au premier. Bob était revenu s’asseoir devant sa gamelle et regardait Claudine. Ma bonne fée scintillait dans la lumière qui la frappait de plein fouet, une lumière oblique, de celles qui accentuent le moindre défaut, mais qui ne faisaient que la magnifier. Claudine : la perfection incarnée.

Je n’étais pas certaine de comprendre un jour Claudine et sa conception du monde, et je savais encore bien peu de chose de la vie. Mais j’étais absolument convaincue qu’elle s’était vouée, Dieu sait pourquoi, à mon bonheur et qu’elle avait vraiment peur pour moi. Et pourtant, je savais que j’irais à Rhodes avec la reine, Éric, le répudié et le reste de la délégation des vampires de Louisiane.

Pourquoi ? Par curiosité, tout simplement, parce que j’avais envie de savoir comment se déroulait un sommet de vampires ? Parce que je voulais attirer encore plus l’attention des morts-vivants ? Ou bien est-ce qu’au fond de moi, je brûlais de me retrouver auprès de Bill sans avoir besoin d’aller le chercher, parce que je m’entêtais à vouloir trouver une explication acceptable à sa trahison ? À moins que ce ne soit d’Éric qu’il s’agissait ? À mon insu, étais-je amoureuse du fougueux Viking, si beau, si bon amant et si redoutable tacticien, tout à la fois ?

Il y avait assurément là assez d’intrigues pour alimenter une série télé une saison durant.

— La suite au prochain épisode...

Comme Claudine m’adressait un regard interrogateur, j’ai pris mon courage à deux mains.

— Claudine, j’ai le regret de te dire que je vais faire quelque chose qui n’a vraiment aucun sens, à bien des égards, mais je veux cet argent et je l’aurai. Je reviendrai. Ne t’inquiète pas, je t’en prie.

C’est à ce moment-là qu’Amélia est revenue dans la cuisine se faire une nouvelle infusion. Elle allait finir par se liquéfier, ma parole !

Claudine a fait celle qui ne la voyait pas.

— Mais je vais m’inquiéter, m’a-t-elle affirmé. L’orage gronde, ma tendre amie, et il va éclater juste au-dessus de ta tête.

— Mais tu ne sais ni quand ni comment ?

— Non. Je sais seulement qu’il va éclater.

— Regarde-moi dans les yeux, a marmonné Amélia. Je vois un grand homme brun...

Je lui ai cloué le bec.

— La ferme, Amélia.

Elle nous a tourné le dos et a fait tout un cirque pour émietter les feuilles séchées d’une de ses plantes miracles.

Claudine est partie peu après. À aucun moment elle n’avait recouvré sa gaieté habituelle.

Fallait-il prêter foi à ses prédictions ? Le ciel allait-il me tomber sur la tête ?

La conspiration
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